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Archive pour 9.2.2010

LE PACTE DU DIABLE

Il y a 10 ans, l’industrie pharmaceutique était considérée comme le fleuron de l’industrie européenne, et elle semblait au-dessus de tout soupçon. Aujourd’hui, bien que son poids financier n’ait pas diminué, il n’est personne qui ne reconnaisse qu’elle a perdu sa vocation d’entreprise au service de la population. Alors que s’est-il passé ?

Plusieurs scandales ont défrayé la chronique, mais surtout il a été découvert que le miracle de la Chimie n’en était pas un. La Chimie, qui semblait avoir fait faire un pas de géant au progrès médical dans le domaine de la santé mentale, surtout dans les années 80 et 90, s’est avérée être un leurre, entretenu par un marketing redoutable.

Seulement, les mensonges ne peuvent éternellement durer et, dans les dernières années, de nombreux articles scientifiques, relayés par les media, ont montré le revers de la médaille. Souvenez-vous, dans les premières années du miracle du Prozac (fluoxétine), dans les cafés, on se conseillait allégrement de l’essayer, étant donné qu’il n’engendrait ‘pas d’effets secondaires’. Pourtant, grâce au Dr David Healy (1), psychiatre qui avait eu accès aux documents d’Eli Lilly (fabricant du Prozac), le monde a découvert que la firme était au courant des risques suicidaires avant que le Prozac ne soit mis sur le marché (1987 aux USA et 1989 en France).

Cet exemple est révoltant, mais c’est un exemple parmi tant d’autres. Aujourd’hui, surtout dans les medias anglo-saxons, plus personne n’occulte les risques suicidaires liés aux antidépresseurs de dernière génération (inhibiteurs sélectifs de la recaptation de la Sérotonine ou ISRS), des substances qui engrangent encore aujourd’hui des chiffres d’affaires de plusieurs milliards d’euros. Mais si l’on sait à quel point le bénéfice de ces substances est ténu, au point que la différence d’efficacité avec le placebo est difficile à démontrer, comment se fait-il que ces substances continuent à être prescrites de manière si large ? Il ne s’agit pas de faire le procès des antidépresseurs, mais de comprendre d’où vient la réticence des médecins à accepter les effets secondaires dangereux des antidépresseurs.

C’est en raison des ‘relations incestueuses’ que l’industrie pharmaceutique entretient avec les médecins. Étant donné que les congrès médicaux, la formation des médecins, la recherche et les revues médicales survivent grâce au soutien de la pharma, il faudrait être de mauvaise foi pour réfuter l’idée que les médecins sont conditionnés depuis leurs études par l’industrie pharmaceutique. Et la pharma l’a bien compris, sinon pourquoi dépenserait-elle plus de 50% de son budget en marketing, que cela soit en publicité dans les revues médicales, en sponsorisant les congrès médicaux, ou en payant une armée de représentants médicaux qui vont ‘assiéger’ les médecins.

En voici une preuve. Une étude faite auprès des médecins français montre que ¾ des médecins considèrent que leurs collègues sont influencés par le marketing de l’industrie pharmaceutique. Édifiant ! Cependant, lorsque l’on a demandé à ces mêmes médecins s’ils étaient eux-mêmes influencés par ce marketing, la grande majorité a répondu que non. Par conséquent, les médecins sont conscients de l’influence du marketing sur le jugement de leurs collègues, mais pas sur le leur !

En fait, la majorité des médecins sont de bonne foi, même s’ils sont trop souvent incapables de s’émanciper des effets de ce marketing sur leur jugement, mais il existe une infime partie des médecins qui sont rétribués par l’industrie pharmaceutique pour promouvoir les psychotropes auprès de leurs collègues. Ces derniers ne sont pas de bonne foi et relaient fidèlement les informations qu’on leur a ‘ordonné’ de relayer, contre des chèques substantiels. Ces derniers causent un grand tort à la médecine, car souvent ils sont considérés comme des références par leurs pairs et utilisent ainsi leur réputation pour ‘pousser’ la consommation des psychotropes.

Alors, quels conseils donner aux patients déprimés, lorsqu’un médecin leur propose un psychotrope ? D’abord, à l’ère des autoroutes de l’information, on peut accéder à une information plus impartiale sur Internet. Il peut être utile de chercher des sites gérés par des associations de patients, ou des forums qui permettent aux patients de s’exprimer sur les effets secondaires, ou même d’accéder aux articles des medias américains. Une fois que l’on sera fixé sur les risques graves de ces médicaments et que l’on sera disposé à trouver d’autres solutions, alors on est prêt à faire l’effort nécessaire pour éviter la spirale de la consommation des psychotropes.

Il faut savoir que les recommandations, au Royaume-Uni, pour une dépression, sont dans un premier temps : de dormir suffisamment, de s’alimenter correctement et de faire régulièrement de l’exercice. En faisant cela, ce qui demande un certain investissement personnel, un grand nombre de cas éviteront de recourir à des médicaments. Pour ceux à qui cela ne suffit pas, le meilleur conseil est celui du Professeur Zarifian (2) : ‘le dialogue est plus efficace que la pilule’.

Avec une information non-biaisée et des conseils de santé simples fournis aux patients, la France tient sa chance de ne plus être en tête de la consommation mondiale des psychotropes.

Dr Nicolas Franceschetti

(1) Ce psychiatre (Dr. David Healy) a affirmé en 2002 que 25 000 personnes s’étaient suicidées uniquement à cause du Prozac.

(2) Début 1995, Simone Veil, alors ministre de la santé, confia à Edouard Zarifian, professeur de psychiatrie et de psychologie médicale à l’université de Caen, une mission d’étude sur cette boulimie française pour les psychotropes, sur ses causes, sur ses mécanismes, et sur les conséquences de ce qui apparaît désormais comme un véritable phénomène de société.

Professeur Zarifian : « il faut le savoir, les médicaments les plus sérieux, y compris ceux destinés au cerveau, sont, tels les yaourts ou les chaussures de sport, l’objet de stratégies commerciales sophistiquées. Le but n’est pas (chacun son métier) de soigner les gens, mais de leur vendre des molécules. (…) »

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